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Histoire des jeux de société — cinq mille ans de plateaux

Le jeu de société n'a pas été inventé une fois mais réinventé à chaque époque, et la rupture la plus utile pour vous date des années 1990.

Réponse courte. Les plus anciens plateaux retrouvés par les archéologues ont environ cinq mille ans, en Égypte et en Mésopotamie. Les jeux que vous achetez aujourd'hui descendent beaucoup moins de ces plateaux-là que d'un mouvement récent, l'école allemande des années 1980 et 1990, dont Catan est le manifeste. Entre les deux, deux mille ans d'échecs, de go et de cartes, puis un siècle de jeux industriels dont le Monopoly reste le symbole embarrassant.

Les premiers plateaux naissent avec les premières villes

Le senet égyptien et le jeu royal d'Ur, en Mésopotamie, sont les deux témoins les plus anciens dont on possède des exemplaires complets. Ils datent d'il y a environ cinq mille ans et se jouent sur un parcours où l'on avance des pions selon un tirage au sort — bâtonnets ou dés à quatre faces. Leurs règles exactes sont perdues : ce qu'on en sait vient de reconstitutions partielles, et les éditions vendues en boutique de musée sont des propositions, pas des restitutions.

Ces jeux ont deux caractéristiques qu'on retrouve dans presque tout le jeu ancien. Le hasard y est central, parce qu'il se confond avec le destin et que la partie a souvent une dimension rituelle ou funéraire. Et la course y est la structure de base : un parcours, des pions, une arrivée. Le jeu de l'oie et les petits chevaux sont les descendants directs de cette famille, et c'est aussi la raison pour laquelle les jeux de parcours paraissent aujourd'hui datés — ils reposent sur une mécanique vieille de cinq millénaires que personne n'a beaucoup améliorée.

Échecs, go et backgammon inventent la partie sans hasard

Le go apparaît en Chine il y a plus de deux mille ans et se répand ensuite en Corée puis au Japon. Les échecs descendent d'un jeu indien, passent par la Perse et le monde arabe, et arrivent en Europe au Moyen Âge ; leurs règles modernes — la dame qui traverse le plateau, le fou allongé — se fixent en Europe à la fin de cette période. Ces deux jeux fondent une idée neuve : une partie où le hasard n'intervient pas du tout, où la défaite est entièrement de votre faute.

Le backgammon occupe l'autre pôle, celui du mélange assumé entre dés et calcul, et appartient à une famille de jeux de tables attestée depuis l'Antiquité méditerranéenne. Les cartes à jouer arrivent en Europe par la Méditerranée à la fin du Moyen Âge et donnent en quelques siècles les grandes familles encore vivantes : les jeux de plis comme la belote et le tarot, les jeux de combinaisons comme le rami ou le mahjong.

Ces jeux ont une propriété que les jeux modernes n'ont pas : ils n'appartiennent à personne. On les transmet, les règles varient d'une région à l'autre, chaque famille joue sa version. C'est l'inverse du modèle actuel, où un jeu est un produit signé, daté et protégé.

Le XIXe siècle fabrique la boîte de jeu

L'impression lithographique et le carton bon marché transforment le jeu en objet de consommation domestique. Le plateau imprimé en couleurs, la boîte illustrée, la règle glissée sous le couvercle : tout ce qui vous paraît évident quand vous ouvrez un jeu date de cette période. Les productions de l'époque sont souvent éducatives ou moralisatrices, parcours de la vertu et du vice, cartes de géographie, questions d'histoire.

Le milieu du XXe siècle installe ensuite les titres qui ont formé la culture ludique de plusieurs générations, et qui sont encore les premiers noms cités par un adulte à qui l'on demande un jeu de société : Monopoly, Cluedo, Scrabble, Risk, Mille Bornes. Ces jeux partagent des défauts qui n'en étaient pas à l'époque et qui en sont devenus : élimination des joueurs, durée non maîtrisée, joueur en tête impossible à rattraper, et un hasard qui décide de tout au Monopoly. Ils se vendent par la force de l'habitude, pas par mérite.

L'école allemande change les règles du métier

La rupture décisive vient d'Allemagne. À partir de la fin des années 1970, un jury de journalistes décerne chaque année le Spiel des Jahres, qui récompense un jeu qu'on peut expliquer à n'importe qui en dix minutes. Le prix a un effet commercial considérable, donc les éditeurs conçoivent pour lui, et le cahier des charges devient un style : pas d'élimination, durée annoncée et tenue, une règle courte, un matériel lisible, et un score final serré. On parle de jeu à l'allemande ou d'eurogame.

Catan, publié au milieu des années 1990, est le titre qui fait sortir ce style d'Allemagne. Le jeu tient en une idée — vos ressources dépendent des dés des autres, donc vous devez commercer avec vos adversaires — et cette idée suffit à faire une partie tendue sans qu'un joueur soit éliminé. Suivent une décennie de jeux qui appliquent la même méthode à d'autres sujets : Carcassonne et la pose de tuiles, Les Aventuriers du Rail et la collection de cartes, Dixit et l'association d'images. Ce sont eux qui remplissent aujourd'hui les rayons français, et vous pouvez retracer la généalogie de la plupart des nouveautés récentes dans notre page sur les mécaniques de jeu.

Quatre jeux pour comprendre les cinquante dernières années

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Repères chronologiques, en ordres de grandeur

PériodeCe qui apparaîtCe qu'on en joue encore
Il y a environ 5 000 ansLes premiers plateaux gravés, parcours et tirage au sortSenet et jeu royal d'Ur, en reconstitutions
Antiquité et Moyen Âge, AsieLa partie sans hasard, gagnée par le seul calculGo, échecs
Fin du Moyen Âge, EuropeLes cartes à jouer arrivent par la MéditerranéeTarot, belote, jeux de plis
Renaissance et âge classiqueLe parcours imprimé, distribué à grande échelleJeu de l'oie, petits chevaux
XIXe siècleLa boîte illustrée et le jeu éducatif de salonDames, dominos, jeux de questions
Milieu du XXe siècleLe jeu familial devient un produit de grande distributionScrabble, Cluedo, Risk, Mille Bornes
Années 1980-1990L'école allemande — pas d'élimination, durée maîtriséeCatan, premiers lauréats du Spiel des Jahres
Années 2000Le style allemand se traduit et s'installe en FranceCarcassonne, Les Aventuriers du Rail, Dixit
Depuis 2010Coopératif, campagnes, financement participatif, mode soloPandemic, The Crew, Wingspan

Ce que les vingt dernières années ont vraiment ajouté

Trois nouveautés ont créé des rayons entiers. Le coopératif d'abord : tous les joueurs contre le jeu, ce qui règle le problème du perdant vexé et permet de faire jouer un enfant avec des adultes. Pandemic puis The Crew en sont les deux formats les plus répandus, et notre page sur les meilleurs jeux coopératifs détaille le genre.

Le jeu solo ensuite, longtemps une contradiction dans les termes, devenu une case cochée sur beaucoup de boîtes récentes — Wingspan et Cascadia proposent un automate à battre. Le financement participatif enfin, qui a fait exister des jeux trop chers pour un éditeur classique, avec les dérives que cela suppose sur les délais.

Une dernière évolution ne concerne pas les jeux mais leur circulation. Les ludothèques, les bars à jeux et les grands salons comme Essen ou le festival de Cannes ont rendu possible d'essayer un jeu avant de l'acheter. C'est le changement le plus utile pour vous, et il ne doit rien aux règles.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Quel est le plus vieux jeu de société du monde ?

Le senet égyptien et le jeu royal d'Ur sont les deux candidats les plus souvent cités, avec des exemplaires vieux d'environ cinq mille ans. Aucun des deux n'a laissé ses règles complètes : les versions vendues aujourd'hui reposent sur des reconstitutions. Parmi les jeux dont les règles sont réellement continues, le go et les échecs sont les plus anciens encore joués tels quels.

Qui a inventé les jeux de société modernes ?

Personne en particulier, mais l'Allemagne des années 1980 et 1990 a fixé le modèle dominant, avec des jeux sans élimination et de durée maîtrisée. Catan a fait connaître ce style au reste du monde, Carcassonne et Les Aventuriers du Rail l'ont installé en France. Le prix Spiel des Jahres a joué un rôle central dans cette standardisation.

Pourquoi le Monopoly est-il si critiqué ?

Il cumule les défauts que le jeu moderne a appris à éviter : élimination progressive des joueurs, durée imprévisible, et une issue largement décidée par les premiers lancers de dés. Il garde un intérêt historique et documentaire, pas ludique. Les Aventuriers du Rail ou Catan offrent la même sensation d'expansion territoriale avec des décisions réelles.

Les échecs sont-ils un jeu de société ?

Oui, mais dans une famille à part, celle des jeux abstraits à deux sans aucun hasard, avec le go et les dames. Cette absence de hasard rend l'écart de niveau impossible à masquer, donc la partie déséquilibrée en famille. Azul ou Patchwork sont de meilleurs points d'entrée dans l'abstrait.